Lecture Passion

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Petit traité de la joie

 

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Martin Steffens, né en 1977, est professeur agrégé de philosophie. Marié et père de deux enfants, il enseigne la philosophie à Metz, au lycée Georges de la Tour et en classes préparatoires. Il est l'auteur d'études, de conférences et d'articles sur Descartes, Nietzsche, Léon Bloy, la philosophe Simone Weil ou Léon Chestov.

Publications:

  • Nietzsche, Ellipses, coll. « Pas à pas », 2008.
  • Simone Weil, éditions Nouvelle Cité, collection Prier 15 jours avec, 2009.
  • Avec Pierre Dulau et Thierry Formet, Une journée de philosophie : les grandes notions vues à travers le quotidien, Ellipses, 2010.
  • Petit traité de la joie, consentir à la vie, éditions Salvator, coll. « Forum », 2011 (essai), (ISBN 978-2706707759), ce livre a obtenu le Prix humanisme chrétien 2013.
  • Vivre ensemble la fin du monde, éditions Salvator, coll. « Forum », 2012 (essai), (ISBN 978-2706708664)

Dossiers

  • René Descartes, Méditations métaphysiques : 1, 2 et 3, Gallimard, 2006.
  • Simone Weil, Les Besoins de l'âme : extrait de L'Enracinement, Gallimard, 2007.

Notre propre vie ne nous est pas propre: elle s'est d'abord faite en nous, sans nous. Puis vient le jour où, ayant appris à se posséder mieux, revient à chacun le pouvoir de refuser cette vie reçue passivement. N'est-ce pas là la liberté par excellence: dire non à ce qui s'impose sans se proposer ? Mais il est une autre liberté, plus généreuse, plus large et plus pleine de risques, dont ce Petit traité de la joie se fait l'éloge: consentir à la vie, ouvrir les bras à ce qui fut d'abord étranger. Non pas d'un oui du bout des lèvres: la question du consentement à l'existence est, selon le mot de Nietzsche, "la question primordiale". D'une telle question dépend notre façon d'accueillir le passé comme d'engager l'avenir. Elle exige donc, en guise de réponse, que nous offrions à l'existence un oui à la mesure de nos vies: ample comme le sont nos peines, surabondant à la mesure de nos joies. Alors, cherchant moins à conquérir qu'à recevoir ce qu'on a, la vie apparaîtra comme ce qu'elle est: un présent auquel on peut apprendre à être davantage présent...

Apprendre à aimer, c'est ouvrir la porte de son âme avant de soupçonner. C'est accepter de se taire et d'écouter. Nous n'aurons de ce monde que ce qui s'y donne déjà, à présent, au présent, comme le présent auquel nous ne sommes jamais assez présents...Car aimer, enfin, c'est consentir à ne trouver rien à redire, à cesser d'interroger, pour donner à ce qui est étranger la grâce de l'accueil..

Martin Steffens

 

 

Jacques Ancet

 

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Jacques Ancet est un poète et traducteur français né le 14 juillet 1942 à Lyon. “Lecteur” de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol. enseigné pendant plus de trente dans les classes préparatoires aux Grandes Écoles littéraires et commerciales avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy où il réside.

La poésie de Jacques Ancet semble s’inscrire dans un battement de mots, un clignotement des jours. Elle est tapissée de signes invisibles. Les êtres et les choses sont nommés et non possédés. L’attitude à avoir devant ces textes est simple: on se tait et on écoute. On la regarde luire belle et fragile. La poésie de Jacques Ancet ne dit pas, elle résonne. Elle va vers l’envers invisible.

Point de larmes affleurantes, mais en prêtant l'oreille sur les vitres des mots, des sanglots étouffés sont derrière les portes. Le froissement de nos instants peut s'entendre dans chaque mot. Élégie des premières neiges de l'enfance et du combat incessant entre la vie et la mort, ce que l'on ressent immédiatement à la lecture est une présence. On ne la voit pas, elle bouge imperceptiblement dans le lit du fleuve du poème.

Secrète est sa poésie, comme lui. Le quotidien, « le vertige du quotidien », devient la terre natale du poème. Jacques Ancet semble un mélancolique glaneur ramassant les blés oubliés de toutes nos vies...

Gil Pressnitzer

 

J'écoute. Une route au soleil. Un espace plus vaste avec le bruit des feuilles poussées par le vent. De temps à autre, une voiture. Puis un silence relatif. Où se logent des prés, des maisons, des montagnes. Que chercher d'autre que ce présent ? Une touffe de lavandes sèches, un cerisier à peine jauni, un parking. Des cris d'enfants disent la vie. Je ferme les yeux. Sur la peau, une légère chaleur. Un souffle. Une attente qui n'attend rien.

Retrouver une vieille habitude empêche-t-il d'être perdu ? Assis à la même place -- mais il n'y a jamais de même place --, je laisse le paysage (couleurs, ombres et lumières, mouvements) me traverser les yeux. Les bruits du jour, les images s'éloignent. N'en reste qu'une trace mouvante, très longue à s'effacer. Ensuite, c'est un suspens. Entre quoi et quoi, comment le dire ? Ensuite, comme une entrée dans le sommeil. À ce moment précis, une vague étincelante me submerge et tout rentre dans l'ordre.

J'ai cessé d'être perdu et plus rien ne m'arrive...

Jacques Ancet

 

 

Jean Malrieu

 

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Jean Malrieu se voulait simple pour aller à la quintessence, vers l’essentiel, avec la rigueur de l’instituteur et du militant politique. La révolution et la poésie ne supportent point la nonchalance et le relâchement pour les véritables militants et de l’une et de l’autre. Il s’était donné une indépassable ligne d’horizon : "Je veux me perdre dans l’absolu de l’amour."

Jean Malrieu était né à Montauban le 29 août 1915. Ses parents étaient originaires de Bourret dans le Tarn et Garonne et toujours les reflets du soleil sur les fleuves seront ses étoiles intérieures. Il mourra à l’aube du 24 avril 1976 à l’hôpital de Montauban, terrassé par une piqûre de tique non détectée, lui l’amant empressé de la nature et qui « mordait le soleil ».

Il fut un compagnon de route des surréalistes et aussi des Lettres Françaises. Mais surtout un homme tourné vers les autres, obsédé par le social et la condition humaine, la fraternité. Pour lui ce mot, maintenant presque obscène, de « peuple" » avait un sens. Ainsi que l’éducation populaire semble disparue corps et biens aujourd’hui. C’était un homme tout simplement.

Autant que poète il voulait être notre frère. Il reste nécessaire et précieux. Un peu plus d'espace dans la forêt des mots. On va vers la poésie de Malrieu comme à l’amitié. Simplement pour tenter de mieux vivre. 

Jean Malrieu voulait simplement ceci : « Je voudrais tant aider à vivre ». Homme du Sud, homme d’Oc (on n’est pas ami de Castan et de Puel sans ces racines fortes), il voulait déployer la lumière, il s'est noyé « dans le fracas de la lumière »...

Gil Pressnitzer

"Si jamais, quand je serai mort, allumant ta lampe, tu vois la mer assise dans la chambre, si jamais, quand soufflera le vent dans les ruelles, tu entends mon pas s'arrêter à ta mémoire, tu sauras combien je t'aime de par le monde désolé pour avoir demandé à ceux que nous aimions de te parler de moi..."

"Je suis devant toi comme un enfant, plein de pluie et de ravage... Je t'écris pour alléger le temps. Cette page que je griffonne est un miroir. D'elle va surgir un destin inattendu. Car ma lutte contre le temps est ancienne. Que je lise à l'envers, à l'endroit, l'inquiétude est éclairée Je n'y peux rien. Les années passent, me révèlent. Mon visage s'affirme sous la pluie fine des jours qui vient vers nous sur ses milliers, de pas agiles. J'écris pour être avec toi dans la paille douce et chaude de la vie."


Jean Malrieu

 

 

 

Charles de Foucauld

 

L'âme n'est pas faite pour le bruit...

 

 

Charles de Foucauld  naquit à Strasbourg le 15 septembre 1858. Orphelin à six ans, il fut élevé, avec sa soeur Marie, par son grand-père, dont il suivit les déplacements dus à sa carrière militaire.

Adolescent, il s'éloigna de la foi. Connu pour son goût de la vie facile, officier militaire, il révéla cependant une volonté forte et constante dans les difficultés. Il entreprit une périlleuse exploration au Maroc (1883-1884). Le témoignage de la foi des musulmans réveilla en lui la question de Dieu:  "Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse".

De retour en France, touché par l'accueil affectueux et discret de sa famille profondément chrétienne, il se mit en quête. Guidé par un prêtre, l'abbé Huvelin, il retrouva Dieu en octobre 1886. Il avait 28 ans. "Aussitôt que je crus qu'il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour lui".

Un pèlerinage en Terre Sainte lui révéla sa vocation:  suivre Jésus dans sa vie de Nazareth. Il passa sept années à la Trappe, d'abord à Notre-Dame des Neiges, puis à Akbès, en Syrie. Il vécut ensuite seul dans la prière et l'adoration près des Clarisses de Nazareth.

Ordonné prêtre à 43 ans (1901), il partit au Sahara, d'abord à Beni-Abbès, puis à Tamanrasset parmi les Touaregs du Hoggar. Il voulait rejoindre ceux qui étaient le plus loin, "les plus délaissés, les plus abandonnés". Il voulait que chacun de ceux qui l'approchaient le considère comme un frère, "le frère universel". Il voulait "crier l'Évangile par toute sa vie" dans un grand respect de la culture et de la foi de ceux au milieu desquels il vivait. "Je voudrais être assez bon pour qu'on dise:  Si tel est le serviteur, comment donc est le Maître?".

Le soir du 1 décembre 1916, il fut assassiné pas une bande de pillards qui avait encerclé sa maison.

Il avait toujours rêvé de partager sa vocation avec d'autres:  après avoir écrit plusieurs règles religieuses, il pensa que cette "vie de Nazareth" pouvait être vécue partout et par tous. Aujourd'hui, la "famille spirituelle de Charles de Foucauld" comprend plusieurs associations de fidèles, des communautés religieuses et des instituts séculiers de laïcs ou de prêtres.

Biographie- Vatican

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Ses Paroles:

« Il n'y a pas je crois, de parole d'Évangile qui ait fait sur moi une plus profonde impression et transformé davantage ma vie que celle-ci:

- "  Tout ce que vous faites à l'un de ces petits, c'est à moi que vous le faites ".

Si on songe que ces paroles sont celles de la Vérité incréée, celles de la bouche qui a dit:

- "  Ceci est mon corps... Ceci est mon sang... ",

avec quelle force on est porté à chercher et à aimer Jésus dans ces « petits », ces pécheurs, ces pauvres. »

(Lettre à Louis Massignon, 1er août 1916)

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« Les moyens dont il s'est servi à la Crèche, à Nazareth et sur la Croix sont : pauvreté, abjection, humilité, délaissement, persécution, souffrance, croix. Voilà nos armes, celles de notre époux divin qui nous demande de le laisser continuer en nous sa vie... Suivons ce modèle unique et nous sommes sûrs de faire beaucoup de bien, car, dès lors, ce n'est plus nous qui vivons mais lui qui vit en nous, nos actes ne sont plus nos actes à nous, humains et misérables, mais les siens divinement efficaces. »

(Lettre à Mgr Guérin, 15 janvier 1908, Correspondances Sahariennes, Cerf 1998, p.578)

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« Aimons Dieu puisqu'il nous a aimés le premier. » La Passion, le Calvaire, c'est une suprême déclaration d'amour. Ce n'est pas pour nous racheter que vous avez tant souffert, ô Jésus!... Le moindre de vos actes a un prix infini, puisque c'est l'acte d'un Dieu, et il aurait suffi surabondamment pour racheter mille mondes, tous les mondes possibles... C'est pour nous sanctifier, pour nous porter, nous tirer à vous aimer, librement, parce que l'amour est le moyen le plus puissant d'attirer l'amour; parce que aimer est le moyen le plus puissant de se faire aimer... »

(La Bonté de Dieu, Nouvelle Cité 1996, p. 194)

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« Cet homme qui passe et qui est pauvre, nu, voyageur, souffrant, ne nous demande rien, mais il est membre de Jésus, portion de Jésus, partie de Jésus; nous le laissons passer sans rien lui donner de ce dont il a besoin... C'est Jésus que nous avons laissé passer... »

(Aux plus petits de mes frères, Nouvelle Cité 1973, pp.92-93)

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« Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs... à me regarder comme leur frère, le frère universel. Ils commencent à appeler la maison « la fraternité » et cela m'est doux. »

(Lettre à Madame de Bondy, Desclée de Brouwer 1966, 7 janvier 1902)

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« Toute notre existence, tout notre être doit crier l'Évangile sur les toits... Toute notre personne doit respirer Jésus, tous nos actes, toute notre vie doivent crier que nous sommes à Jésus, doivent présenter l'image de la vie évangélique. »

(La Bonté de Dieu, Nouvelle Cité 1996, p.285)

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« Mon apostolat doit être l'apostolat de la bonté; en me voyant, on doit se dire:

- "  Puisque ce homme est si bon, sa religion doit être bonne ".

« Si l'on demande pourquoi je suis doux et bon, je dois dire:

- "  Parce que je suis le serviteur d'un bien plus bon que moi, si vous saviez combien est bon mon maître Jésus "...

Je voudrais être assez bon pour qu'on dise:

- "  Si tel est le serviteur, comment donc est le maître? " »

(Carnets de Tamanrasset, 1909, Nouvelle Cité 1986, pp.188-189)

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« Lire et relire sans cesse l'Évangile pour avoir toujours devant l'esprit les actes, les paroles, les pensées de jésus, afin de penser, parler, agir comme Jésus, de suivre les exemples et les enseignements de Jésus et non les exemples et les manières du monde, auquel nous retombons si vite dès que nous détachons les yeux du Divin Modèle. »

(3 mai 1912, Lettre à Joseph Hours)

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« Mon Dieu, je ne sais s'il est possible à certaines âmes de vous voir pauvre et de rester volontiers riches, de se voir tellement plus grandes que leur maître, que leur Bien-Aimé, de ne pas vouloir vous ressembler en tout, autant qu'il dépend d'elles, et surtout en vos abaissements; je veux bien qu'elles vous aiment, mon Dieu ( ... ) en tout cas, moi, je ne puis concevoir l'amour sans un besoin, un besoin impérieux de conformité, de ressemblance et surtout de partage de toutes les peines, de toutes les difficultés, de toutes les duretés de la vie...

Etre riche, à mon aise, vivre doucement de mes biens, quand vous avez été pauvre, gêné, vivant péniblement d'un dur labeur: pour moi, je ne le puis, mon Dieu... Je ne puis aimer ainsi...

« Il ne convient pas que le serviteur soit plus grand que le maître. »

(La Dernière Place, Nouvelle Cité 1974, p.175)

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Pour moi, chercher toujours la dernière des dernières places, pour être aussi petit que le Christ, pour être avec lui, pour marcher derrière lui, pas à pas, en fidèle disciple, (…) pour vivre avec celui qui a vécu ainsi toute sa vie et m'en donne un tel exemple dans sa naissance. (…) 

« Il descendit avec eux et vint à Nazareth »: toute sa vie, il n'a fait que descendre, descendre en s'incarnant, descendre en se faisant petit enfant, descendre en obéissant, descendre en se faisant pauvre, délaissé, exilé, persécuté, supplicié, en se mettant toujours à la dernière place ».

(Voyageur dans la nuit, Nouvelle Cité 1979, p.208)

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« Il n'y a pas d'état si méprisé, si méprisable, d'où vous ne tiriez les âmes, non seulement pour les sauver, mais pour en faire vos favoris, pour les élever à une grande sainteté...

  Ne désespérons jamais ni pour nous ni pour les autres, ni pour aucun autre, si perdu de vices qu'il soit, si éteints que semblent en lui tous les bons sentiments; ne désespérons jamais, non seulement du salut mais encore de la possibilité d'atteindre une admirable sainteté. Dieu est assez grand pour cela... »

(En vue de Dieu seul, Nouvelle Cité 1999, p.272)

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« Je m'éloignais de plus en plus de vous, mon Seigneur et ma vie, … et aussi ma vie commençait à être une mort... 
Et, dans cet état de mort, vous me conserviez encore... Vous me faisiez sentir une tristesse profonde, un vide douloureux, une tristesse que je n'ai jamais éprouvée qu'alors;...

  Elle me revenait chaque soir lorsque je me retrouvais seul dans mon appartement... elle me tenait muet et accablé pendant ce que l'on appelle les fêtes... 
  Vous me donniez cette inquiétude vague d'une conscience mauvaise qui, tout endormie qu'elle est, n'est pas tout à fait morte. Je n'ai jamais senti cette tristesse, ce malaise, cette inquiétude qu'alors.
  Mon Dieu, c'était un don de vous... Comme j'étais loin de m'en douter!... Que vous êtes bon! Comme vous m'avez gardé! Comme vous me couviez sous vos ailes lorsque je ne croyais même pas à votre existence !

(La Dernière Place, Nouvelle Cité 1974, pp.101-102)

 Charles de Foucauld

 

 

 

Les cabanes du Bon Dieu

 

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Je travaillais tranquillement chez moi, assis à mon bureau, quand on a sonné à la porte. J'ai râlé, puis je suis allé ouvrir en me disant que ce devait être le facteur..Ce n'était pas le facteur, mais quelqu'un qui m'a dit: " Vous permettez que j'entre un moment ?  Je suis Dieu. "  C'est ainsi que, par un matin de mars, frais et ensoleillé, Dieu a fait irruption dans mon HLM de banlieue... Ce n'est pas banal, je le reconnais, mais qui oserait prétendre que Dieu soit banal ?

_ Enchanté de faire votre connaissance, lui dis-je. Depuis le temps que j'entends parler de vous, celà me fait vraiment plaisir de vous rencontrer. J'étais d'ailleurs en train d'écrire un article sur vous et je séchais lamentablement...Peut-être pourrez- vous m'aider ? _ Peut-être, dit-il. Mais n'y comptez tout de même pas trop. Moi, vous savez, la littérature...

J'ai invité mon illustre visiteur à prendre place dans un fauteuil de velours bleu. Il a préféré une chaise paillée. Sans doute à cause du bois et de la paille: celà devait lui rappeler quelque chose..

_ Ce qui m'étonne le plus en vous, lui dis-je, c'est votre silence. On passe sa vie à vous interroger, à vous prier, à vous supplier...Jamais de réponse. Rien. Ou bien, un jour, quelqu'un prétend qu'il vous a vraiment vu ou entendu, alors on dit: "il est fou" et on l'envoie dans un hôpital psychiatrique.  _ Pourtant , je réponds toujours, dit Dieu. Mais pas par interphone, évidemment. Il suffit de prêter l'oreille et de savoir écouter. Alors on m'entend.

Je lui ai demandé s'il aimait notre univers de béton: celui où je vis et où vivent aujourd'hui tant d'hommes et de femmes, comme moi.  _ J'avoue que je préfère les cabanes, dit-il. Les cabanes de bergers, dans la montagne. Ou de pêcheurs , au bord des lacs. Mais, après tout, c'est votre affaire. Moi, je n'ai pas fait le monde en béton. Dans le mien, il y avait des fleurs, beaucoup de fleurs, des milliers d'oiseaux et de grands espaces de liberté. Dans le vôtre, il y a des horaires, des horloges pointeuses et des plages de ciment..Je trouve çà triste, très triste.  _ Mon fils aussi fait des cabanes, dis-je.  _Je sais, nous jouons souvent ensemble, lui et moi... J'aime les enfants, dit-il. Ils me consolent souvent des grandes personnes...

_ Beaucoup de gens meurent de faim dans le monde. N'est-ce pas un peu votre faute ?  _ Ce n'est pas ma création qui est mal faite, c'est le monde qui tourne mal parce que vous vous y êtes mal pris. La solution est dans vos mains. Et plus  encore dans vos coeurs... Parfois, j'ai envie de quitter mon rôle de Grand Silencieux et de reprendre les choses en main comme au début. Juste un peu, pour vous montrer ce qu'il est possible de faire avec un peu de bonne volonté. Mais je romprais mon contrat. J'ai crée l'homme libre. C'est à vous de montrer ce qu'un homme digne de ce nom est capable de faire avec sa liberté et son intelligence.

Comme je jour baissait, je me suis levé et j'ai allumé une lampe. _ Merci, dit-il. J'ai toujours préféré la lumière à l'obscurité. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai fait le soleil et les étoiles...

Nous avons repris notre entretien...

Gilbert Le Mouël

 

 

Emmanuel Mounier

 

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" Enfant, je fus toujours plus sérieux que mon âge. Homme, je me sens enfant parmi les hommes."

" J'ai marché comme une brute à travers le bois en pensant à des tas de choses. C'était un de ces dimanches très après-midi de dimanche parisien où la foule que l'on côtoie vous jette la banalité à la figure par bouffées qui nous feraient pleurer. Tout celà a été racheté  par un enfant de sept ans qui m'a donné un regard dont il ignora où il allait, et une famille d'ouvriers, le père et la mère, qui jouaient avec leurs enfants, sains, heureux, isolés, uniques, lumineux dans cette foule terne."

" Les enfantillages ont un temps, l'enfance n'en a pas. A mesure que les années passent, il faut, pour la garder, la reconquérir sur l'hostilité de l'âge.. On verra bien si nous ne savons pas, au moins à quelques-uns, parer à l'invasion de l'âme bourgeoise. Nous demandons, au bout du compte, à être jugés là-dessus. "

" Le scandale régnera dans le monde tant que la masse des chrétiens ne pourra pas combattre sans réserves avec la masse des pauvres et des opprimés... Ce qu'il faut c'est que quelques-uns élisent domicile dans l'Absolu, portent les condamnations que personne n'ose porter, proclament l'impossible quand ils ne le peuvent réaliser et, s'ils sont chrétiens, ne se laissent pas, une fois de plus, avec leurs solutions de petit bourgeois, distancer par l'histoire."

" Il n'y a pas une technique des besoins et, par-dessus, inopérantes, des mystiques de la cité. Il n'y a pas une technique du gouvernement et, par-dessus, inopérante, une religion invisible de l'esprit. Le spirituel commande le politique et l'économique. L'esprit doit garder l'initiative et la maîtrise de ses buts qui vont à l'homme par-dessus l'homme, et non pas au bien-être. "

" Comme les autres au bord de l'avenir, l'homme de nom chrétien sera enrôlé ou refusé à son allure, sur quelques gestes élémentaires, d'autant plus importants que, malgré lui, il engagera plus que lui-même: la foi et l'Eglise qu'il est censé représenter."

" Je crois que dans le monde moderne qui est une fin du monde, la fin de l'époque bourgeoise, individualiste, qui a marqué les trois derniers siècles, le spirituel incarné est en grande partie mort, chez les gens mêmes qui le professent. Il ne s'agit pas de sauver ces formules mortes, il s'agit de redécouvrir un nouveau visage du spirituel."

" Notre rôle n'est pas plus aujourd'hui qu'hier de constituer un camp nouveau dans la concurrence des camps, mais bien, situés comme nous le sommes dans le "camp" du socialisme contre "le camp" de l'oppression et du désordre, de garder mobile cette marge, chaque jour grandissante, d'hommes qui veulent le socialisme, mais un socialisme qui n'écrase pas trois générations pour sauver les suivantes. "

" Une grande foi commence toujours par porter le fer et le feu. Elle atteste la pureté: il y aura toujours assez de volontaires pour les compromis."

" Je crois à l'utopie, non pas celle où l'on s'évade, mais celle où l'on se projette avec une volonté de fer. Tôt ou tard, cette force donne son fruit. Ne cédons pas trop nous-mêmes aux ironies réalistes. "

Emmanuel Mounier

 

" Lutter pour en finir avec les violences anonymes et les égoïsmes massifs de la modernité, s'appuyer sur le bon côté de l'histoire pour la changer réellement, telle fut la décision qu'il avait prise a vingt ans, son chemin sans retour, car, malgré la persistance du vieux monde, malgré la remontée des haines, il est mort dans cette espérance...Le plus difficile à comprendre aujourd'hui et le plus nécessaire était cette énergie qui lui faisait traverser en riant le doute et le malheur et à laquelle on peut donner le nom de foi, à la condition d'entendre par ce mot autre chose qu'une adhésion explicite à Dieu et à l'Eglise, un inlassable élan vers l'avenir des hommes, qui est plus que l'homme..."

Jean-Marie Domenach


 

Pierre Reverdy

 

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Pris dans les rafales du temps, glissement lent des plis du jour sur les plis des jours, la poésie de Reverdy s'éloigne pour les lecteurs négligents. Pierre Reverdy, l'ermite de Solesmes, est un poète passé de mode, lui qui fut longtemps considéré comme le plus grand.

Reverdy aura été ce charbonnier au fond des forêts des fougères d'images et des arbres sombres, il aura allumé bien des feux où le quotidien a fait naufrage. Il a traqué « Cette émotion appelée poésie ».

Pas de chemin, pas de balise, une zone proche de celle que décrivait Tarkovski dans Stalker, on sait que s'y trouve une source d'éternité, d'apaisement, mais on ne la voit qu'avec un cœur pur, donc jamais. La poésie de Reverdy se situe dans une autre échelle de temps, qui paraît immobile pour nous, qui vit à l'intérieur de lui-même.

Pudique il parlait peu de sa vie, aussi il sera simplement mentionné qu'il est né 13 septembre 1889 à Narbonne, qu'il aura été imprégné des odeurs de la Montagne noire et de la mer, qu'il aura connu Paris et ses artistes dés octobre 1910.

Là il débarque dans les brumes de la ville et des locomotives. Il aura froid, il aura faim. Ses doutes et son cheminement spirituel le conduisent à rompre avec le brillant littéraire  et s'installer à Solesmes en 1926, aux portes de l'abbaye. Il y meurt le 17 juin 1960 à 71 ans.

La poésie de Reverdy est lourde, lourde de sens, et lucide. Une flamme sourde. Mouvants reflets d'un monde proche et étranger à la fois.

Dans la poésie de Reverdy une étrange partie se joue. Nous ne voyons pas les cartes. Et c'est pourtant notre destin qui se joue face à nous et sans nous.  Gil Pressnitzer

 

" Il y a un temps pareil à l'autre, au bout du monde. On pense à quelqu'un d'autre et, sur le marbre, on laisse un simple nom, sans préface ni point. Le portrait de sa vie. Mémoire...De ma vie, je n'aurai jamais rien su faire de particulièrement remarquable pour la gagner, ni pour la perdre... Si les glaces de verre sont flatteuses pour toi, supprime-les. Ne te regarde pas en dehors mais en dedans, il y a là un sombre miroir sans complaisance...Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte règle le mouvement et pousse l'horizon, tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons. Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête. Des visages vivants...je suis si loin des voix...je suis si loin quand je compte tout ce que j'aime...Enfin me voilà debout,je suis passé par là...Quelqu’un passe aussi par là maintenant comme moi sans savoir où il va..." 

Pierre Reverdy

 

Le Courage de l'Impossible

 

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Philosophe, écrivain, poète, mystique, partisane de toutes les luttes politiques des années 1930, jusqu'à se faire ouvrière chez Renault, à la fois engagée  dans la guerre d'Espagne et la France libre, elle n'a jamais dissocié son action de sa parole, son combat politique de son engagement spirituel, sa vision philosophique de sa pratique mystique. Ce portrait  élucide le grand rêve de Simone Weil : vivre dans la fraternité, l'amour immense qu'elle portait à son prochain, et partager avec lui la souffrance du monde. Atteinte de tuberculose, elle meurt au sanatorium d'Ashford, le 24 août 1943, à l'âge de 34 ans.

" Il ne peut plus y avoir de défense de l'âme sans révolution, pas une révolution dans les esprits, une révolution dans les faits... La vérité c'est que l'esclavage avilit l'homme jusqu'à s'en faire aimer; que la liberté n'est précieuse qu'aux yeux de ceux qui la possèdent effectivement ; et qu'un régime entièrement inhumain, comme est le nôtre, loin de forger des êtres capables d'édifier une société humaine, modèle à son image tous ceux  qui lui sont soumis, aussi bien opprimés qu'oppresseurs...Réagir contre la subordination de l'individu à la collectivité implique qu'on commence par refuser de subordonner  sa propre destinée au cours de l'histoire..."  Simone Weil, philosophe